La boucle est bouclée.
Après ce week-end je pense qu’on a tous pris conscience du fait que c’est fini tout ça, que la prépa est derrière nous et que ces deux
années ont été incroyablement imprévues et fortes.
Alors maintenant il faut dire adieu, pas juste en cachant l’inachevé sous un monticule de nouveaux projets mais en acceptant de mettre un
terme, dans les formes, à tout ce processus.
Je me suis repassée la scène en pensées un nombre incalculable de fois, je maîtrisais mon texte à la perfection et je pensais pouvoir dire
aux gens que je les ai aimés pendant deux ans, que tout va bien se passer, qu’ils méritent que ça se passe bien parce qu’ils sont formidables et que ça, c’est pas que dans ma tête. J’aurais voulu
donné du poids à un moment qui méritait d’en avoir parce qu’il est symbolique. Je voulais anticiper le souvenir, le rendre primordial et constructif. Mais j’ai jamais su doser ! Je sais que
c’est un défaut atroce… et je m’en excuse par avance. J’ai tendance à glorifier les détails insignifiants, à les pousser vers une logique idéaliste qui saurait me contenter. J’en ai fait souffrir
tellement avec ça que j’ai honte aujourd’hui de ne pas y trouver de remède. J’ai voulu si fort que ces deux années soient magiques qu’elles l’ont été, en tout cas dans ma mémoire. Ce que je
n’avais pas prévu c’est qu’en leur donnant tant d’importance j’ai accéléré malgré moi le processus et là je me retrouve totalement hébétée et incapable de faire quoi que ce soit. C’est
vrai : ce qui est génial passe à toute blinde, c’est le phénomène contraire à l’ennui, comme si on nous avait injecté de l’adrénaline pendant vingt-quatre mois en continu. Maintenant qu’on
essaye de nous sevré y’a plus de jus…. Je cale. J’arrive pas à vous dire ce que je pense, pourtant qu’est-ce que j’en ai pensé des trucs !! Je me contente d’un au revoir simple comme une
bise sur la joue, une accolade prolongée, un signe de main qui s’affaisse, ou un sourire nostalgique. Je n’ai pas de grande formule, je les ai toutes oubliées. Et j’ai tellement peur qu’on m’en
veuille…. Vous le savez, hein ? Vous le savez que je voulais pas que ça finisse de façon banale ?
C’était si beau cette nuit, cette fête chez Lucie… nous tous en train de danser, de rire, de boire, de discuter… comme avant… presque
comme avant. Toujours les mêmes anecdotes qui reviennent. Toujours les messes-basses, les réflexions à mi-mots qui trahissent notre complicité, les regards tout aussi intimes qui se passent de
toute explication. On est arrivé à ce degré de proximité qui fait que toute parole semble superflue. Mais maintenant que vous n’êtes plus là, que je suis seule face à mon écran avec Baptiste et
le football en bruit de fond, j’ai une idée de ce que sera l’an prochain et j’ai surtout conscience de ce qu’ont été ces deux ans. Les mots pourraient compter. Alors je vous en prie, dîtes-le moi
si j’ai mal fait les choses… dîtes-le moi s’il vous faut plus de sentiments, d’épanchements, de déclarations… parce que tous ces trucs agréables voudraient sortir mais n’en voient pas
l’usage. Je ne veux pas que vous ayez de regrets ou de doutes, vous méritez des adieux dans les règles de l’art.
Je peux traduire ce que j’ai dans la tête en gros, pour qu’il y ait une trace et pour me sentir moins coupable si l’un de vous vient me
voir un de ces jours en émettant des doutes sur ma sincérité. Ce serait pas du grand cinéma mais ça pourrait donner quelque chose. Je pourrais imaginer une lettre, un mail, un monologue tragique
dans lequel tout ce qui n’a pas été dit en direct vous serait jeté à la gueule avec tellement de puissance qu’un coup de gourdin vous aurait semblé moins brutal mais qu’au moins vous vous seriez
dit : « purée, celle-là elle nous aime vraiment ! ». J’aimerais que Maeva sache qu’elle a été la voisine parfaite et qu’elle me manquera l’an prochain dans mon 33 mètres
carrés (on se rend compte parfois que l’étroitesse des chambres d’internat a des avantages humains non négligeables) ; j’aimerais que Vincent sache qu’on pense à lui dès qu’on parle des
Vosges (et Dieu sait qu’on en parle souvent !) et qu’on a hâte qu’il nous revienne de Varsovie, j’aimerais que Yannick sache que si ses caresses sur le bras n’avaient pas existées le monde
aurait été beaucoup moins beau et que la capitale sera notre foyer pour le prochain jour de l’an, j’aimerais enfin que Florian, que j’ai retrouvé plus heureux et étrangement plus angoissé,
sache que je lui souhaite le meilleur parce que lui me l’a donné en me respectant au point de me laisser partir et en me laissant croire que l’on pouvait vouloir de mon amitié au point de
souffrir de tous mes défauts…tout ira bien pour toi, tu le sais, hein ?…
Et pour les autres, ceux qui restent et sauvent des bribes de ma routine pour faciliter ma reconversion, j’aimerais qu’ils sachent que
grâce à eux je ne vois qu’une transition heureuse dans ce qui aurait pu être déchirant et que sans eux mes doux projets ne me sembleraient pas aussi réalisables.
Au revoir à ces deux années, puissent les deux suivantes être aussi belles, mais différemment…
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